[FR] Danielle

—Toi, viendrais-tu ?

            Émile regarde sa mère, sourit pour l’apaiser.

—Ben oui! J’te laisserai pas seule, c’est sûr que Denis va débarquer. J’veux pas que tu te retrouves seule avec lui quand tu vas vendre toutes tes bébelles. Tellement lourd, Denis … Il va passer l’après-midi à pointer toutes les failles possibles et impossibles.

— Ah! Merci mon beau. T’es fin.

— Mais pour vrai, faut que tu le remettes à sa place, Maman. Ultimement, tu devrais pas avoir besoin de moi … J’pense que t’as eu assez de compassion pour lui. Ca fait deux ans qu’il continue de te faire chier.

            Danielle est bien entourée, ce matin-là, lors d’un brunch rue Beaubien. Ça saute aux yeux, dès qu’un de ses deux fils lui sourit, on la sent rassérénée, surtout quand son regard se voile d’inquiétude à propos de Denis. Les liens qui les unissent coulent de source vive. Ils ont une drôle d’unité, comme des triplés. Ils se passent sans arrêt les mimiques et les manières de dire, comme s’ils ne formaient qu’un seul et même corps, pluricéphale. Parfois, Danielle semble exaspérée par ses deux chéris, mais on se rend vite compte que ce n’est qu’une expression déviée de son amour abyssal pour eux.

            Danielle a quitté Denis, il y a deux ans, parce qu’il oeuvrait lentement à l’éteindre. Avant lui, elle a eu trois fils de deux pères différents, qu’elle a quittés aussi. Danielle a le don de mettre au monde des hommes magnifiques conçus avec des hommes exécrables. C’est pourquoi elle me fascine : elle ramasse les petites choses merveilleuses dans les corps perdus, les réchauffe, pour ensuite donner naissance à des trésors.

            Avec Denis, il n’allait pas y avoir de trésor comme ça, c’était certain. Ils avaient passé l’âge. Pour construire quelque chose ensemble, il leur fallait d’autres trésors à collectionner. C’est comme ça que l’idée était venue à Danielle de mettre sur pied la brocante. Au début, ils ne seraient que des ramasseurs, ils accumuleraient la marchandise. Ils se trouveraient un nom, peut-être un jeu de mots, quoiqu’à bien y penser, Danielle estimait que «les jeux de mots pour un commerce, c’est jamais naturel. Ça sonne fake». Ils vendraient dans des marchés aux puces de campagne, à Lachute par exemple, de manière ambulante, mais constante. Puis un jour, possiblement, ils trouveraient un petit local dans le vieux Boucherville, peut-être même à Montréal, afin de rendre disponible en permanence les fruits de leur cueillette.

            Mais voilà, Denis, secrètement, voulait l’effacer. Pas violemment, pas par jalousie. Plutôt par économie. Il avait une vision bien précise du don de soi et de la générosité, mais pour ne pas faire d’euphémisme inutile, nous dirons que c’est un vieux radin. Dans son livre à lui, Danielle avait trop donné. Pour ses ex, pour ses enfants, pour son père aussi, qui lui avait pris tout ce qu’il n’aurait jamais dû prendre. Denis croyait en l’économie de soi. Selon lui, elle se devait à elle-même de garder ses trésors. C’est comme ça qu’il exprimait son amour : un effort de préservation de Danielle, sa «belle fleur». Malheureusement, étant l’homme qu’il est, Denis n’avait pas su écouter son aimée, et plutôt que de comprendre que le bonheur de Danielle passait par ce geste à deux temps –amasser/offrir –il avait cru mieux savoir qu’elle-même ce dont elle avait besoin, et lui avait ainsi imposé, passivement, ses idées sur le sujet. Petit à petit, il avait tenté de l’affaiblir, de l’éloigner de la brocante, de la dégoûter du commerce. Parallèlement à cela, il lui proposait toutes sortes de passe-temps et de lubies, mais c’était par lâcheté inconsciente, pour ne pas s’avouer à lui-même que la vraie nature de son geste était un écrasement. Denis ne savait aimer que de cette manière : il prétendait voir la vérité en quelqu’un, et travaillait ensuite à matérialiser de force cette vérité pour le soi-disant bien-être de l’aimée.

            Danielle, heureusement, ne s’était pas laissée berner par ce faux amour brandi en justification d’un geste paternaliste. Malgré les suppliques de Denis, malgré la légère angoisse de se retrouver seule pour la première fois depuis longtemps, elle l’avait quitté et s’était lancée en solo dans l’aventure de la brocante.

            Demain, c’est sa première vente, et elle sait que Denis, aigri, possessif, encore aveuglé par ce nœud dans son cœur qu’il croit être de l’amour pour elle, viendra probablement obscurcir la journée. Elle l’en sait capable. Tellement convaincu d’avoir raison àpropos de «sa vie qu’elle donne toute aux autres», Denis pourrait très bien venir se poster sur la pelouse tout l’après-midi, repoussant comme un épouvantail de banlieue celles et ceux qui ont perçu de loin, irradiants, les trésors de Danielle.

            Ils se lèvent tous les trois, passent à la caisse, puis sortent. En se séparant, ils rompent physiquement l’unité du petit écosystème émotif qui les caractérise, et qui n’est en réalité jamais vraiment rompue. Ils partagent clignements d’oeil éloquents et hochements de tête suggestifs. Leurs visages parlent le même langage des signes.

            Le lendemain, Émile paresse chez lui toute la journée. Vers 16h, il sursaute. La vente! Il imagine le regard de sa mère, mélange d’affection et d’exaspération, alors qu’elle répond à son coup de téléphone empressé.

—…

— J’ai presque tout vendu! Quand Denis est venu, je lui ai donné mon morceau préféré, tu sais, le casse-tête du Rocher Percé. Ça l’a pris à’gorge … Il est parti sans rien dire. Il le sait à quel point je l’aimais, ce morceau-là. J’pense que je vais avoir la paix pour un temps!

 

Alexis Poirier-Saumure

Illustration: Chloé Bergeron

 

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