[FR] Stockholm, le 15 juin 2015

J’ai appris ta mort sur Facebook.

La dernière fois que je t’ai vu en chair et en os, c’était à l’aéroport de Téhéran en 2013. Je t’avais embrassé trois quarts d’heure plus tôt avant de quitter l’hôtel. Entre le moment où nous sommes montés dans le taxi et celui où j’ai grimpé les escaliers menant au contrôle frontalier, je saignais de l’intérieur. Nous ne nous connaissions que depuis quatre semaines et déjà, j’étais folle amoureuse de toi. Tu m’avais promis que nous nous reverrions.

J’ignore pourquoi j’étais si attirée vers toi. Je me suis souvent posé la question. Je savais que toi aussi tu m’aimais, je le voyais dans ton regard lorsque je m’éveillais le matin à tes côtés.

J’ai fait ta connaissance une semaine après mon arrivée en Iran. Un barista m’avait invité à une fête d’anniversaire, et je t’avais rencontré là-bas. Je t’avais aperçu au début de la soirée et, sans te connaître, tu me plaisais : tu avais les cheveux un peu plus longs que tous les autres garçons et surtout, tu portais un t-shirt de Jim Morrison. J’ai eu l’occasion de t’adresser la parole après que tu m’aies offert ton briquet lorsque je suis sortie fumer. Avant de quitter, j’avais écrit sur ton avant-bras mon numéro de téléphone iranien.

Quatre jours plus tard, nous avons couchés ensemble dans ta voiture.

Tu m’as fait découvrir l’Iran que tu aimais, celle qui te manquerait si jamais tu obtenais ton visa pour étudier au Canada. Tu m’as invitée à des concerts rock underground, tu m’as conduit jusqu’à Baam-e Tehran pour fumer le qalyan, et tu m’as fait goûter au dizi de ta grand-mère.

Les mois qui ont suivi mon retour à Stockholm, nous nous sommes écrit à chaque jour. Lorsque les vacances sont arrivées, nous passions plusieurs heures à discuter sur Skype. Malgré cela, je sentais que nous nous éloignions.

En 2014, j’ai perdu ta trace. Tu avais désactivé ton compte Facebook, tu ne répondais plus à tes courriels. J’ignorais ce que j’avais fait de mal. N’empêche, je me suis dit que c’était de ma faute. Puis, je me suis dit que tu avais sans doute rencontré une autre femme et tu n’avais pas osé me l’avouer.

Le 15 juin au matin, j’ai survolé mon fil d’actualité avant de me rendre à l’université. J’ai aperçu le communiqué d’une organisation non gouvernementale américaine. J’ignore pourquoi j’étais toujours abonnée aux nouvelles de cette organisation : les communiqués sont généralement rédigés en persan et concernent l’exécution de prisonniers politiques. Sauf que ce matin, seule l’image comptait : une photo tronquée sur laquelle un jeune homme aux cheveux longs sourit.

Cet homme, c’est toi.

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- Eden Fournier

Illustration: Eve Gaboury

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